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Publié le par Fettouk Noura

Du texte à l’image
                          
 
    Une remarquable collaboration caractérise la relation de Michel Butor avec les œuvres d’art : peinture, poésie, musique, architecture, sculpture, photographie…).Parmi ses œuvres qui illustrent clairement cette collaboration : ses romans, Mobile, Description de San Marco, Cathédrale de Monet, La Quinte major et autres études, les premiers essais littéraires A vrai dire, Butor est toujours au centre de tout ce qui s’écrit (littérature, droit, sciences, l’histoire naturelle..). C’est un grand lecteur de James Joyce, de John dos Passos, de Kafka…., selon lui : « les livres sont plutôt des réserves de savoir dans lesquels nous pouvons puiser, et qui sont arrangées de telle sorte que nous puissions trouver le pus facilement possible le renseignement dont nous avons besoin à un moment donné».
 
     C’est dans cette perspective, qui met en évidence le rapport de Butor avec les œuvres d’art, qu’on détecte les références, tantôt explicites tantôt implicites, que fait cet écrivain dans son roman La Modification à L’Enéide de Virgile (chant VI) et au Jugement dernier de Michel- Ange dans la fresque de La Chapelle de Sixtine du Vatican. Notamment en ce qui concerne l’intérêt de Butor de réaliser ce passage du texte à l’image en interprétant pertinemment les scènes qui constitue ensemble la descente de Léon Delmont aux enfers. En effet, l’apparition inquiétante et fantasmagorique du Grand Veneur, cavalier légendaire qui hante la forêt de Fontainebleau, constitue le premier message qu’il reçoit du monde d’angoisse où bientôt il va descendre.
     En outre, anticipant la descente aux enfers de Delmont, la page 82 de la Modification nous le montre dans son appartement confronté aux deux œuvres les plus célèbres sur ce thème :L’Orfeo de Monteverdi est donc le mythe d’Orphée et L’Enéide de Virgile citée nommément : « Vous avez choisi le premier tome de L’Enéide dans la collection Guillaume Budé et vous l’avez ouvert au début du sixième chant. » (La Modification, p. 82).En fait, le personnage principal s’abandonne tout au long du roman à de nombreuses rêvasseries, rêveries et d’un rêve, dont le sens lié à l’anxiété du rêveur et aux conditions inconfortables dans lesquelles il voyage, est celui de la descente aux enfers. Le moment du rêve est le soir comme il est indiqué dans le roman (« Les fenêtres allumées d’un train qui roule en sens inverse, le Rome-Paris »  La Modification, p.214).Egalement, dans la même page on indique l’état d’esprit de Delmont qui, avant de s’abandonner au sommeil, le résiste fortement ( « Il n’est pas question pour l’instant, il ne sera peut être pas question de dormir toute la nuit »La Modification, p.214).
D’un autre côté, au niveau de la narration, on remarque le passage de l’emploi de « vous » à celui de la troisième personne du singulier « il » dans une perspective d’éloignement mythique comme en témoigne ce passage. ( « S’il sent alors une fumée, c’est qu’il doit y avoir quelqu’un vivant dans cette grotte » La Modification, p. 214). Encore, le mot « grotte » dans ce passage fait référence explicite à la grotte de la Sibylle de Cumes dans L’Enéide de Virgile. Il s’agit de l’une des douze sibylles du monde grec( la tradition la présentait comme une vieille sorcière décrépite, rarement en possession d’elle-même , et douée d’un caractère irritable).En faisant allusion à la Sibylle de Cumes, Butor insiste sur ses caractéristiques physiques ( « Il approche, entendant une autre respiration lourde, rauque, celle d’une vieille femme immobile qui regarde un grand livre, sans bouger la tête tourne simplement les yeux vers lui avec une sorte de sourire moqueur, chuchote( mais ce chuchotement considérablement amplifié devient semblable au bruit que fait le train dans un tunnel et il est très difficile de comprendre ce qu’elle raconte… » La Modification , p .214). Alors, ce passage paraît tout à fait analogique à cette citation extraite de L’Enéide de Virgile, chant VI ( « Sa poitrine halète, son cœur farouche se gonfle de rage sa voix n’est pas humaine .Quand le souffle puissant du dieu se rapproche et la touche »). Donc, l’analogie entre les deux passages réside au fait que tous les deux insistent sur les caractéristiques physiques de cette Sibylle : vieille femme, laide, ayant les traits de la méchanceté, sa voix est inhumaine avec une respiration lourde. Entre autre, les pages 215, 216 du roman mettent en relief un dialogue entre un moderne censément vivant, et un être mort ou fictif : la Sibylle de Cumes. La faire parler contribue une prosopopée comme il en atteste ce fragment du discours : 
 
« Fatigants ces bois, fatigante cette savane, ces pierres, mais maintenant tu as le droit de te reposer un peu pour m’écouter…tu ne pourras te fier qu’à cette lueur incertaine qui apparaîtra dès l’extinction de ce pauvre feu »(La Modification,p . 215,216).Néanmoins, ce qui fait la différence entre La Modification et L’Enéide c’est le fait que la Sibylle de Cumes, qui aide le fils d’Anchise dans L’Enéide, elle laisse entendre qu’elle ne peut rien faire pour un personnage aussi peu héroïque que Delmont. Après sa descente aux enfers (la traversée du tunnel), elle n’est pas sûre qu’il puisse jamais revoir le jour comme réplique la Sibylle : « Va, je puis bien te munir de ces deux gâteau brûlés dans le four, mais je doute à t’entrevoir que tu reviennes jamais à la lumière », Modification,p.215).Et c’est justement ce que défend Bernard Valette : « Si la Sibylle est considérée comme une adjuvante dans L’Enéide de Virgile celle-ci devient une opposante dans La Modification. Notamment, l’emploi du « tu » et du « vous » sont les marques de cet anatagonisme : la Sibylle tutoie Delmont tandis que ce dernier la vouvoie ce qui prouve le style ironique de cette Sibylle qui persifle en se moquant de l’impuissance de Delmont .Par ailleurs, à la différence de l’emploi normal du présent dans le dialogue, on constate que Butor utilise fréquemment des participes présent : « bégayant », ou encore des adjectifs verbaux antéposés : « Fatigants ces bois, fatigante cette savane… »(p :215).De même ce dialogue se caractérise par un lexique de renoncement de l’anti-héros Delmont qui ne cherche plus à découvrir aucun secret ; il ne songe qu’à rentrer chez lui .Ainsi Delmont incarne l’échec car il n’a comme bagage que quelques bribes de culture scolaire. D’ailleurs, l’allusion au «  rameau d’or » fait partie de ces restes. Et face à lui se manifeste l’incrédulité de la Sibylle de Cumes. Elle énumère les questions que, conformément à la tradition virgilienne, il ne devrait pas manquer de poser, à travers elle, aux dieux.
 Toutefois, elle s’est rendue compte rapidement que ce personnage égaré est tout le contraire du pieux et courageux Enée (« Le Troyen Enée, illustre par sa piété et sa bravoure, descend auprès de son père dans la profondeur des ombres de L’Enée. »Enéide, chant VI, vers 403 sqq.). Par ailleurs ce dialogue (p215, 216) rhétoriquement s’organise autour de deux procédés .Le premier, recourant aux anaphores et répétitions (« Fatigant », reprise des adverbes d’intensité  « si »et « bien »…) débouche sur de longues phrases : le premier constitué d’une seule période .le rythme poétique est prédominant avec la fluidité et la souplesse de la prose butorienne. Quant au second paragraphe, plus bref et incisif, fait ressortir la fragilité du personnage. Une autre référence à l’Enéide se manifeste dans la nécessité commune d’avoir des raisons précises pour accéder aux enfers tantôt pour Enée (« Je ne demande qu’une chose : puisque voici, dit-on, la porte du roi des enfers et le marais ténébreux ou reflue l’Achéron, que l’on me permette d’approcher mon père et de contempler son cher visage ; montre-moi la voie, et ouvre-moi les portes sacrées.» L’Enéide de Vergile, chant VI, vers : 106-109) .Dans le même sens, on distingue le rapport analogique entre  ces vers de L’Enéide et cette réplique de la Sibylle : « T’imagines-tu que je ne sais pas que toi aussi tu vas à la recherche de ton père afin qu’il t’enseigne l’avenir de ta race ? » Alors dans cette réplique il y a une référence directe à Enée qui descend à l’enfer en vue de rencontrer son père Anchise en interrogeant son destin avant de fonder Rome. Egalement la Sibylle avertit d’avance Delmont sur la condition nécessaire d’avoir des raisons bien précises pour qu’il descende aux enfers (« Parce qu’on ne s’embarque pas pour une telle équipée, si dangereuses, sans des raisons bien définies, bien mûries et bien réfléchies.»La Modification, p.215) .Et dans la même page, Butor fait allusion  tantôt au guide bleu des égarés (« Ne sont-ils pas là, sur ces feuilles du guide bleu des égarés ? »Tantôt au rameau d’or qui est indiqué aussi bien dans la Modification : « N’y a-t-il pas aussi un rameau d’or pour me guider et m’ouvrir les grilles ? »(p : 215) que dans L’Enéide, chant VI « Sur un arbre touffu, se cache un rameau d’or, baguette souple couverte de feuilles. ».Alors, une autre analogie s’établie, cette fois-ci, en ce qui concerne les conditions préalables dont doit disposer toute personne voulant accéder aux enfers. En fait, tandis que Enée doit se procurer le rameau d’or et se purifier de la mort d’un de ses compagnons alors Delmont, faute de ne pas avoir ni le guide bleu des égarés ni le rameau d’or, il se trouve égaré, en pleine errance  comme la Sibylle a signalé : « point pour ceux qui sont étrangers à leur désirs »(p.215) .Ainsi , les références à L’Enéide de Virgile (chant VI) se multiplient comme le confirme Bernard Valette : « De nombreuses allusions à L’Enéide sont perceptibles, au point que La Modification peut apparaître comme un « hypertexte » s’appuyant sur un « hypo texte » : l’épopée Virgilienne .Dans une perspective qui conçoit la fiction dans La Modification comme une parodie de l’épopée .Par ailleurs, s’ajoute également à ces références , celle que fait Butor au Charron (« Alors vient sur le fleuve boueux tourbillonnant une barque sans voile avec un vieillard debout armé d’une rame qu’il tient levée sur son épaule comme prêt à frapper »,p.220), de plus ce personnage mythique de L’Enéide de Virgile (fils d’Erèbe et de Nyx, le « nocher des enfers », il fait passer sur sa barque les ombres errantes des défunts à travers le fleuve Achéron ou le Styx) sera nommé explicitement dans le passage suivant : « Au dessus de sa barbe raide toute violette de reflets, il n’y a point d’yeux mais seulement deux cavités semblables à des brûleurs avec des flammes sifflantes qui empêchent de distinguer rien d’autre du visage à cause de l’éblouissement qu’elles provoquent » La Modification, p.220) .Alors, il s’avère clair que c’est sur le côté de la force de Charron qu’ insiste Butor dans l’allusion faite à ce personnage. Egalement, Le rôle du Charron est indiqué expressément («  Le passeur s’étant dissous dans la nuit, sans doute retourne à la rencontre de quelque autre ombre .Il serrait toujours dans ses mains les deux gâteaux de sang, car il s’était accroché aux bords de la barque pendant sa navigation en dormant », La Modification, p .223). En fait, dans L’ Enéide  se trouve la même scène de ce passage  assuré par Charron, le nocher des enfers,  quand la Sibylle rassure Charron sur les intentions d’Enée ; en voyant le rameau d’or, le passeur se calme et, plein de prévenance, leur fait traverser le Styx (L’Enéide de Virgile, p348-397).Ainsi, Butor réussit à faire le passage du texte à l’image à travers toutes les références et les personnages mythiques cités. Une telle constatation est soutenue par Marie Chamonard : «Butor peaufine le principe de la simultanéité dans ce livre, ce qui appelle un nouveau mode de lecture, où l’image et le texte se conjugue pour produire un effet singulier, comme un tout inséparable ». 
    Poursuivant son rêve, la page 233 du roman indique le début de la descente de Léon Delmont aux enfers(« ce livre dont vous désiriez tant qu’il fût pour vous, dans les circonstances présentes, ce guide bleu des égarés à la quête duquel , court, nage, et se faufile ce personnage embryonnaire qui se débat dans un sous-paysage encore malformé »p,.233).Dans ce passage on remarque la disparition de « vous » en faveur de « il ».La troisième personne du singulier est incarnée par l’adjectif    démonstratif « ce » .En plus, le personnage de rêve est encore embryonnaire , autrement dit, il est encore dans l’état initial et d’ailleurs l’emploi de l’expression « un sous-paysage  » malformé fait allusion directe aux « enfers ».Puis, Delmont rencontre le douanier au double visage décrit physiquement (« reste silencieux devant le douanier Janus dont le double visage est surmonté d’une couronne de corbeaux », p.233).En fait , en extrême état de rêve tout se confond pour Delmont :renard, loup, louve. Cette dernière fait allusion à la Louve fondatrice (« au milieu de cette épaisse vapeur commençant à se dissiper, aperçoit la queue et les jambes, croit apercevoir les oreilles d’un renard ou d’un loup, d’une louve », p.233). A vrai dire, à côté de L’Enéide de Virgile (chant VI), Butor exploite une œuvre plastique de Michel-Ange  à savoir : « Le Jugement dernier de la fresque de La Chapelle Sixtine du Vatican (où figurent la Sibylle de Cumes et Charron dans sa barque). En fait, Butor y a fait directement référence dans son roman (« Qu’il était étrange de ne jamais vous être mis Isis et Horus remembrant leur Osiris, à la poursuite des fragments d Michel-Ange. »La Modification, p.167).De même La Sixtine est nommément indiquée (« Vous arrêtez un certain temps à La Sixtine », p .59).En fait, la référence au «Jugement dernier » de Michel-Ange dans le texte de Butor incarne pertinemment comment Butor traite l’art non comme un agrément ou une passion d’esthète, voire de spécialité, mais comme une chose mentale à portée anthropologique cruciale. Alors, si Cécile refuse obstinément une visite à la Sixtine c’est parce qu’elle a le pressentiment que la loi morale finira par triompher de celui qu’elle aime. En outre, en s’approchant de la fin de son rêve, Delmont se trouve condamné par les puissances catholiques : premièrement, par les Cardinaux qui lui ont adressé le reproche ( « Pourquoi prétends-tu nous haïr ? ne sommes-nous pas des Romains »,p.260). Puis, par le Pape qui lance au cours d’une prosopopée apocalyptique ces quelques mots dont le cynisme confirme l’impuissance absolue de Delmont (« Pourquoi prétends-tu aimer Rome ? »,p.261) ensuite , apparaît le Roi du Jugement avec sa main levée entourés par des personnages suspendus qui figurent dans le « Jugement Dernier » de Michel-Ange, répartis autour de neuf scènes principales dont l’architectonie est en tous points comparable dans sa rigueur, à l’ensemble structural qui régit les différentes séquences dans la Modification. Selon Patrice Quéréel : « Ce n’est pas seulement au niveau des thèmes et du retour des personnages que s’impose la comparaison entre les peintures de la Chapelle et l’œuvre de Butor, mais au niveau de la structuration même ». En s’approchant de la fin e sa descente aux enfers, Delmont rêve que son corps s’enfonce dans la boue (« votre corps s’est enfoncé dans la terre humide », p.272) après l’apparition atterrante des empereurs, des dieux et des déesses romains (« C’est une foule de visages qui s’approchent, énormes et haineux comme si vous étiez un insecte retourné ». En même titre qu’ Enée qui a descendu à l’enfer où il a rencontré son père Anchise qui va montrer à son fils  ses descendants : les rois d’Albes, Romulus (le fondateur de Rome, ses successeurs, Brutus…). En effet, l‘originalité de l’écriture butorienne réside dans le fait qu’il maîtrise exploiter toute œuvre, tout événement en conservant la même thématique sans  se conditionner littéralement à l’histoire originale. Comme le cas de la référence qu’a faite Butor au Jugement dernier qu’à travers de laquelle la condamnation de Delmont par les puissances catholiques ne peut être interprétée comme une pure punition, comme il peut laisser entendre la fresque de Michel –Ange dans un premier temps, mais plutôt comme un appel qui a servi Delmont comme leçon morale qui l’interpelle à retourner vers son passé et ses origines :Une fois ce retour au passé effectué, il a renoncé à son projet et a perdu Cécile tout à fait semblable à Orphée qui a perdu Eurydice quand il a regardé en arrière.
 
 
    En somme, le recours de Butor à la mythologie  en vue de mettre en évidence la médiocrité de notre existence qui revêt la haute apparence d’un destin. Et cela par le biais de diverses questions existentielles véhiculées : « Qui êtes vous ? Où allez-vous ? Que cherchez-vous ? Qu’attendez-vous ? » Dans le but de tirer la leçon : chacun de nous  doit retourner vers son passé, voire, vers ses origines afin de mieux comprendre le présent et avoir une vision lucide vers le futur.
 
 
 
 
 

Publié dans CULTURE

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ouidade 28/06/2007 02:49

Il est bien ton blog.
Mais tu ne trouve pas que cet article est un peu long.
Dificile de le términer.
http://les-safiots.over-blog.org/